moutons
Des Hommes, Des Sociétés

Tous moutons… pourvu que le troupeau soit noir !

C’est une image qui circule régulièrement sur les réseaux, celle de moutons qui se précipitent sans le savoir dans le vide tandis que l’un d’eux, tentant de les avertir, se fait rabrouer vertement. Une illustration anodine, un peu facile qui use du lieu trop commun de l’ovin. Pourtant, l’image m’intéresse. Développons…

Tous moutons

On serait tenté de se prendre pour des La Fontaine et d’animaliser la société humaine. Loups nos dirigeants, moutons ceux qui les croient, lions ceux qui se révoltent. Une vision simpliste, que je vais simplifier encore. Aux yeux du pouvoir, appelons-les loups pour rendre hommage à Reggiani, nous sommes tous des moutons. Pire, nous sommes un troupeau. Je ne pense pas que les hommes de pouvoir, déconnectés du quotidien de ceux qu’ils représentent, voient autant d’individus. Au mieux, un agrégat d’individualités qui forment la foule, le peuple, la turba. En somme, le troupeau. L’homme de classe ayant cédé sa place à l’homme de masse, si on se réfère à Hannah Arendt. Pour les loups, nous sommes un troupeau uniforme, à éduquer uniformément. Cette illustration des moutons et du précipice révèle davantage la perception qu’a le pouvoir de la population que la réalité.

D’ailleurs, rien ne fait plus peur au pouvoir qu’un mouvement hétéroclite, comme celui des Gilets Jaunes ou, peut-être plus encore, celui actuel contre le passe sanitaire. Car ce genre de mouvement, bien qu’il puisse conserver certains comportements de masse, préserve l’individu au sein du collectif. Peut-être même pourrait-on dire qu’il révèle l’individu, ou plutôt que celui-ci, par le mouvement collectif, se révèle à lui-même. Autrement dit, bien loin d’aspirer les individualités au profit d’une entité de type troupeau, les mouvements hétéroclites, insaisissables en tant qu’entité, ne peuvent qu’effrayer un pouvoir qui n’en comprend pas la multiplicité.

Des loups déguisés

D’où vient que les mouvements de masse ont muté en mouvements d’individus ? Peut-être du pouvoir lui-même. A trop forcer sa population dans une direction unique, à un rythme dicté par lui seul, à trop demander une unité nationale, une pensée commune, une idée unique, le pouvoir s’est créé son propre ennemi. Tout tyran redoute celui qui le renversera, tout tyran tente de l’éviter. Et souvent, le crée lui-même. C’est la leçon de Cronos qui, de crainte d’être détrôné, engloutissait tous ses enfants jusqu’à ce que l’un d’eux le détrône finalement.

Au demeurant, il ne faudrait pas oublier que nos dirigeants, que nous érigeons en loups, sont avant tout des êtres humains. Nous préférons à l’humain ce qu’il symbolise. Or, ils ne sont ni plus ni moins que des individus. Se voulant démiurges, ils l’oublient sans doute eux-mêmes. Il serait bon que ceux à qui ils dictent leurs lois absurdes le leur rappellent. Ce sont des moutons déguisés en loups. Car eux aussi, prisonniers des idées de leur siècle et aveuglés par leur vanité, avancent vers le précipice sans le savoir. Ce piège qu’ils tendent au troupeau, ils en seront les victimes.

Moutons noirs, moutons blancs

Nous sommes tous moutons et nous avançons bon gré mal gré vers le gouffre. Quand le mouton découvre le précipice, c’est qu’il l’a devant lui et c’est déjà trop tard. Les moutons suivants, encore aveugles, le pousseront vers le vide même s’il tente de s’arrêter.

Mais parfois, et c’est le sens que je donne à cette illustration, l’un des moutons du milieu du troupeau se met à douter. Il s’écrie : il y a un problème ! Arrêtez-vous ! Nul ne le croit, chacun le rabroue, et sa tentative semble vaine. Les moutons à l’arrière ne peuvent y croire, car leur seul horizon est le cul de dizaines, centaines, milliers de moutons devant eux. Les moutons à l’avant finissent par le croire, mais trop tard pour avertir les autres. Jusqu’au dernier mouton, s’il y en a un. Le mouton qui doute, devenu mouton noir dans le troupeau blanc, est voué aux gémonies, poussé par les uns, entraîné malgré lui par les autres.

Dérisoire, son doute ? Non pas, car il peut se répandre comme une contagion. Il contamine le mouton voisin, et ainsi de suite. Alors ce n’est plus un mouton noir, mais un ensemble de moutons noirs qui peuvent agir comme une barricade et empêcher le pire. Jusqu’à ce que le doute se répande en chacun, y compris à l’arrière du troupeau, et change la couleur de l’avenir.

Aussi, tous moutons, c’est un fait. Mais pourvu que le troupeau soit noir et non de Panurge !

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1 commentaire

  1. […] à prêcher dans le désert, pour ne convaincre que les convaincus. Mais, comme je le disais dans mon article sur les moutons, une seule voix dissidente peut en engendrer d’autres. Vous exprimer, c’est déjà […]

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