Des Hommes

Le bruit des bottes et le silence des coeurs

L’enfermement, encore. Cessons de lui donner le joli nom de confinement. C’est un enfermement, un emprisonnement. C’est un monde sans issue et sans perspective, qu’on ne peut fuir, dont on ne peut s’extraire. Il n’y a pas d’horizon, le monde des hommes est devenu un néant, un silence seulement rompu par le bruit des bottes.

L’existence sans la vie

Cloîtrés dans leurs habitations, les humains contemplent des fenêtres qui n’offrent aucune échappatoire. Ils ont peur du monde entier et d’eux-mêmes, l’objet de leur peur n’est pas visible, le danger est partout. Il faut désinfecter tout ce qu’on touche et n’approcher personne. Les corps n’ont que leur propre chaleur et les esprits tournent en rond en eux-mêmes.

On ne sort de chez soi que pour travailler. On masque son visage avant de franchir le seuil, on le fait disparaître, on le prive de sa singularité. Puis on rejoint la cohorte des êtres sans visage, un parmi les autres silhouettes grises qui traversent la brume matinale pour s’engouffrer dans un métro bondé. C’est le seul endroit où l’on peut encore se toucher, mais c’est un contact forcé, qui étouffe sans rassasier.

Ensuite, le travail. Il ne reste que cela. L’humain est réduit à sa seule productivité. Il doit servir, dans tous les sens du terme. Asphyxiant dans son masque, il a fini par s’y habituer. C’est comme cela qu’on respire désormais. Frôlant un collègue, il s’excuse platement. C’est ainsi, le contact est impoli maintenant. A la fin de la journée, on rentre chez soi. Chacun redoute un contrôle, même quand il n’a rien fait d’interdit, on guette le bruit des bottes. On reprend les transports en commun, subissant une promiscuité qui gêne et terrorise.

On rentre chez soi, on y reste. Seul ou en famille, peu importe. Ce sont des solitudes qui se côtoient. Privé de loisirs, il ne reste comme distraction que la télévision, sinistre, et Internet, désespérant. Les jeux vidéos, les films, les séries, le virtuel. L’humain en quête d’évasion perd en substance, se virtualise, empreinte numérique d’un monde immatériel.

Voilà tout ce qu’il reste de l’humanité. Invraisemblable gâchis que contemplent avec mépris les autres animaux.

Il y a moins d’un an…

A l’automne dernier, nous sortions de chez nous et c’était chose normale. Bien sûr, il y avait le travail. Mais il y avait aussi les promenades, la culture, les réunions de famille, les verres entre amis. Il y avait, surtout, la liberté de pouvoir à tout moment s’échapper. Liberté dont on n’usait pas de manière inconsidérée mais qui nous appartenait.

Il ne serait venu à l’esprit de personne de se couvrir le visage en toute circonstance, sauf à se protéger d’un vent froid. On n’aurait jamais imaginé non plus qu’on se laisserait enfermer sans sourciller, et pire, en le réclamant. Les médias montraient, l’hiver dernier, les images d’une Chine confinée, peuplée de drones, de militaires et de caméras. Mais c’était ailleurs, dans un pays qu’on savait totalitaire. Pas chez nous.

Le bruit des bottes

Pourtant… Il était évident qu’on n’en arriverait là. A force de souhaiter plus de discipline, à trop fantasmer un pouvoir autoritaire qui fait miroiter un idéal de sécurité absolue, à trop montrer en exemple des pays où la liberté n’est pas même un embryon d’idée.

C’était évident et nous le savions. Nous qui n’avons connu que la paix avons toujours redouté la guerre. Le passé devrait nous servir de leçon, mais les hommes ont trop peu de mémoire. Surtout, ils ne savent pas l’exploiter. Sans quoi nous saurions que la répression comme seule réponse à toute situation, qu’elle soit économique, sanitaire, sociale, politique, est une impasse. La contrainte ne peut être une liberté, et ce qui est une obligation n’est plus un droit.

On s’habitue vite, hélas. Ce qui hier était temporaire est aujourd’hui la norme. On supporte l’enfermement, temporaire, se dit-on. On accepte le bruit des bottes et le silence des coeurs. Cela ne durera pas. On se disait déjà cela quelques mois plus tôt, mais l’échéance est toujours reculée. Mais bien sûr, c’est temporaire. Un an ou deux, pas plus. Ou trois, ou cinq, ou dix.

Et si c’était définitif ?

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